Le Prix de la Pièce de théâtre contemporain pour le Jeune Public

Organisé par la Saison Gatti et l’Inspection académique du Var (Rectorat de Nice), ce prix, créé en 2003 par la compagnie Orpheon, vise à promouvoir auprès des jeunes, la lecture de textes contemporains de théâtre, à favoriser la rencontre avec leurs auteurs, à contribuer progressivement à la constitution de rayons de théâtre contemporain dans les bibliothèques de l’Éducation nationale.

Objectifs :

  • Découvrir des écritures théâtrales contemporaines pour la jeunesse, avec des pièces éditées il y a moins d’un an.
  • S’engager dans un rôle de lecteur : choisir et défendre.
  • Se confronter aux enjeux de la mise en jeu dans le cadre de la restitution.
  • Travailler les compétences du socle commun de connaissances et de culture. 
  • Mettre en place un parcours d’éducation artistique et culturelle.
  • Mettre en œuvre une liaison CM2/sixième, troisième/seconde autour d’un projet artistique et culturel. 

Déroulé : 

  1. Novembre : lecture par les élèves des cinq pièces sélectionnées, deux exemplaires par classe. Découverte et exploitation de ces lectures animées par l’enseignant.  Lectures partagées pour les 3ème/seconde : deux comédiens lisent des extraits des textes sélectionnés. 
  2. Janvier : lectures partagées pour les CM2/6ème : deux comédiens lisent des extraits des textes sélectionnés. 
  3. Février :  vote de la classe pour déterminer leur pièce coup de cœur.
  4. Février-avril : préparation d’une séquence de dix minutes maximums pour défendre le choix de la classe : mise en voix, en paroles, en espace des aspects particuliers du texte retenu 
  5. Avril-mai : échanges avec les deux auteurs lauréats et présentation des séquences coups de cœur. 

Présentation des textes sélectionnés :

Dans la sélection  CM2/6ème  de cette année, de nombreux textes utilisent les motifs du conte revisités, pour aborder les questionnements actuels. Ils apparaissent comme des points d’ancrage pour marquer la persistance des problématiques humaines, familiales et collectives. Ce genre inspirant offre un matériau à façonner, pour raconter, inventer des parcours initiatiques, des chemins pour se découvrir soi et les autres.

 

La thématique « se chercher, se construire » apparaît prédominante dans les écritures choisies en troisième/seconde ; cette quête se fait à travers des dialogues sans artifice, en prise directe avec les malaises d’adolescents, confrontés à des réalités excluantes. Les textes racontent aussi la possibilité de se construire par la relation à l’autre et par la transmission familiale.

 

De nombreuses figures féminines dans ces textes de théâtre, mais il est vrai que la sélection fait la part belle aux auteures !

SÉLECTION CM2/6ÈME

  • Barbara Métais-Chastanier,  Zup et Villa, in Théâtre de la jeunesse#4, Les Cahiers de l’Égaré, 2019

 

zup et villa

 

Zup et Villa, quartier pauvre, quartier riche, sont envahis par des rats. Lady Gaga, à l’instar du joueur de flûte de Hamelin, appelée à la rescousse,  libérera Zup et Villa de ces animaux indésirables. Elle ne sera pas récompensée par le maire pour sa mission malgré les promesses !

Ce texte, le fruit d’une écriture collective entre une auteure et des élèves de CM2 est une construction originale d’une grande richesse. Il s’agit d’une forme de théâtre-documentaire- fiction, mélangeant témoignages de parents, paroles d’élèves et réécriture de conte, pour passer du particulier (La Seyne-sur -Mer) à l’universel, à une forme de  légende urbaine. Le texte déroule une belle métaphore des inégalités sociales, des préoccupations agitant ces quartiers dits « sensibles ». Le point de vue des enfants et le regard des habitants sur les problématiques de ces territoires délaissés, mal considérés, nourrissent cette co-écriture. Les lignes laissent aussi éclater la fierté de vivre à cet endroit et de pouvoir le raconter .

La pièce est tonique, humoristique, si peu conventionnelle. Le lecteur repérera les univers des enfants élevés à l’allégorie par l’écriture de Barbara Métais-Chastanier. Les séquences chorales font émerger le souvenir des jeunes gens morts au cours de faits d’actualités récents, au cours des « événements ». Un très beau théâtre documentaire offrant un voyage du réel à la légende, pour voir au-delà des réalités sociales, économiques, politiques, des voix rayonnantes, des voix d’espérances. Et la voix de la silencieuse de l’épilogue puisse être entendue !(lire la traduction de l’épilogue, poignant et émouvant…).

 

 

 

Intérêts pédagogiques :

  1. Se représenter l’endroit où l’on vit
  2. Actualiser un conte
  3. Réel et fiction

 

Extrait :

Quand on parle de mon quartier

Chacun dit

Les événements

Parce qu’il y a la peur

Parce qu’il y a la peur

Evidemment

Mais aussi parce qu’il y a le désir de conjurer ce qu’il y a eu lieu

Le désir de vivre autrement ce qui a été vécu

Le désir de se dire

C’est possible

On peut transformer

On ne parle pas du quartier autrement

On parle des balles perdues

Des vies perdues contre des balles

Des voitures qui brûlent et des rivières de douilles

 

  • Sarah Carré, Babïl, Éditions Théâtrales Jeunesse, 2019

Tohu et Bohu se disputent la parole pour raconter l’histoire de ce peuple qui veut construire une tour, à Belba ; l’absence d’une vraie communication les empêche de bâtir cet ouvrage…

Les deux personnages, l’un confiant, l’autre plutôt timide, entretiennent une relation faite de rivalité, d’agressivité, de jalousie mais aussi d’amitié, de complicité et finalement, non sans difficulté, d’écoute de l’autre qui passe par l’écoute de soi.

Une belle fable qui revisite le mythe de la Tour de Babel pour aborder les enjeux de la langue, le pouvoir de la parole donnée, de la parole prise, de la parole refusée : « Je ne t’ai pas donné la parole ! / Mais elle n’est pas à toi. / Ni à toi. Elle est à qui d’ailleurs la parole ? / A tout le monde… » .

Pourtant, quand on se tait, ce sont des petites voix qui nous amènent peut-être à mieux écouter…

Ce texte est à la fois simple, profond, fantaisiste.

La note de l’auteur : c’est celui qui dit qui est, est très intéressante. 

babil

 

Intérêts pédagogiques :  

  1. Le mythe de la Tour de Babel
  2. Les expressions autour de langue et du langage incompréhensible 
  3. La communication : comment parler en public ? Comment dialoguer ? Comment être écouté ?

 

Extraits :

Tohu : tu sais, Bohu, j’ai pensé…Si on raconte bien, peut-être qu’on deviendra célèbres. Alors, ce jour-là, le monde entier écoutera ce que je dis…enfin…Ce qu’on dit…

Bohu : Mais si on n’a rien à dire ?

Tohu : …

C’est pas important ça, Bohu…

C’est pas important…

Bohu : Ah ?

Tohu :…Personne ne comprend rien. De rien du tout. Mais Maël  parle si bien qu’il doit avoir raison. A belba, c’était déjà la voix du plus fort.

 

En savoir plus :

Dossier de présentation de la mise en scène de Stéphane Boucherie de la compagnie L’embellie 

  • Gwendoline Soublin, Tout ça, Tout ça, Éditions Espaces 34, 2019

tout ça tout ça

Des bribes d’actualités nous plongent dans un monde inquiétant qu’Eshan, 12 ans,  le frère de Chalipa, a fui, s’enfermant probablement dans l’abri anti-atomique du jardin. Chalipa, Samantha, la Baby-sitter, le tout jeune et étrange Nelson et le serviable Salvador, vont imaginer différentes stratégies pour convaincre Eshan de revenir parmi eux, avant de devoir prévenir les adultes. Or, ils découvriront que ce dernier avait fait un tout autre choix !

Ce texte propose une fiction sur le devenir de la planète, le terrorisme, la responsabilité individuelle, soulignant la vision floue et encombrante du monde à venir…

Un texte grave mais aussi gai et tonique qui parle difficultés à se projeter dans le monde de demain.

 

Intérêts pédagogiques :

 

  1. L’écologie
  2. L’engagement citoyen
  3. Atelier écriture : la liste des choses positives

 

Extraits :

Moi, je n’ai pas besoin de la tristesse pour chaque chose…

Et puis, parfois, le monde, je m’en fous ! Oui, je m’en fous ! Parce que j’ai aussi le droit de vivre dedans pour moi, rien que pour moi…

 

En savoir plus :

La genèse d’un texte 

  •  Olivier Py, L’amour vainqueur, Heyoka jeunesse/ Actes Sud–Papiers, 2019

l'amour vainqueur

Le prince doit partir en guerre, poussé par un général à l’odeur de la mort. Or, il tombe amoureux de la princesse, fille du roi qu’il doit combattre. Tous deux essaient de convaincre que cette guerre est inutile ; or, le père la trouve lucrative. Il enferme donc sa fille dans une tour et la déclare morte au prince qui veut l’épouser pour sceller un accord de paix.

La guerre est longue et s’achève par le piège machiavélique du général, qui fait croire au prince qu’il a fui le combat comme un lâche et que son visage est défiguré  je n’ai plus de visage et je n’ai plus d’honneur.

Pour asseoir davantage son autorité, le général fait porter un masque au prince pour cacher cet abîme et lui demande d’épouser la plus laide femme afin de faire taire le peuple, diverti par ce mariage. Or, c’est la fille de vaisselle qui est désignée mais elle ne souhaite absolument pas ce destin. Fort heureusement, le jardinier évoque l’échange avec un comédien qui n’est autre que la princesse pour épouser le jeune prince au masque. Plus tard, le travestissement découvert, la princesse est emprisonnée et condamnée à mort…Toutefois, l’amour plus fort que tout arrivera à déjouer le piège et le prince et la princesse se retrouveront !

Cette pièce en actes et scènes, écrite en vers, souvent des alexandrins, est très classique dans sa construction comme une opérette. La langue est riche et poétique avec une grande musicalité qui portera avec légèreté les lecteurs vers le sens et les mots. Les thèmes évoqués sont multiples et profonds ; utilisant les motifs du conte, le texte évoque la manipulation, les enjeux du pouvoir, le machiavélisme politique, les jeux de masque, de travestissements, de ruses, de figures inversées…dont l’amour révélé par un jeu de théâtre sort vainqueur comme un chant de sincérité au-delà des masques …

 

Intérêts pédagogiques :

 

  1. La poésie de la langue et la richesse des images
  2. Les thèmes : le pouvoir, la ruse, l’amour
  3. La mise en abyme du théâtre

Extraits :

Le prince : que reste-t-il de notre royaume ?

Le général : Il reste le malheur aussi grand que la mer

Le prince (chantant)

Il y a entre nous un être indéchirable

Il connaît des secrets le sens indispensable

Nous lui appartenons mais il est notre enfant

Et de désespérer c’est lui qui nous défend c’est le très pur amour c’est la perle du monde

C’est l’amour éperdu et la vertu profonde

Il ne peut pas mourir puisqu’il est ce qui est

….

Aujourd’hui que le temps est plein d’incertitudes

Notre amour est inscrit dans les béatitudes

 

La princesse

Il arrive souvent qu’au fond de la prison

On voie comme un éclat de lumière argentée

C’est peut-être un crachat et une trahison

Que la vie sans espoir a pour nous inventée

 

Le général

Il ne faut pas qu’il meure, il n’a pas d’héritier

Et pour l’instant il est comme une marionnette

J’en fais ce que je veux et je suis le vrai roi

S’il n’y a pas de prince au sommet de l’échelle

Le peuple peut avoir des idées démocrates !

Rêver de liberté, rêver d’égalité

Mais tant qu’il est ignare, il est inoffensif !

 

Quand le théâtre est beau, il vaut mieux que la vie.

Le prince : Vous l’avez arrêté ? Mais enfin  pour quel crime ?

Le général : Un crime impardonnable, un crime abominable

Ce crime est le théâtre

 

Le jardinier

Ecoutez, on attend le retour des abeilles !

Oh oui les revoilà pour butiner les fleurs.

Le prince

Ce ne sont pas des fleurs, ce n’est que du papier.

 

En savoir plus :

#10 Paris :

Quand Olivier Py s’empare du répertoire jeunesse, il le fait sans mièvrerie et dans un but clair : « exposer la violence du monde et montrer par la littérature comment l’on peut s’en arranger et construire un destin ». Après La jeune fille sans main (1997), l‘Eau de la vie (1999) et La vraie fiancée (2008), le metteur en scène prend appui sur Demoiselle Maleen, conte des frères Grimm, qu’il écrit pour le monde d’aujourd’hui. Une opérette aux accents shakespeariens. Une fable initiatique qui met en scène les errances d’une jeune femme, à la recherche de son âme sœur, à travers un royaume ravagé par la guerre. Dans L’Amour vainqueur, on parle de féminisme, d’écologie et de domination. Des thèmes graves, traités en chanson, avec douceur et poésie, pour « se confronter au mal sans en désespérer ».

Extraits de la mise en scène d’Olivier Py

Carole Thibaut, La petite fille qui disait non, L’école des loisirs, 2018

la petite fille

 

Marie vit avec sa maman infirmière toujours surmenée. La petite fille obéissante, bonne élève va rendre visite régulièrement à  Louise, la grand-mère fantasque qui danse dans sa tête. Or, après la mort de celle-ci qui lui rend visite cependant dans ses rêves, tout change : la mère est dépassée, et Marie s’ennuie. Pour remplir ce vide, elle se promène et rentre dans la cité interdite, la cité-Forêt et rencontre Loup, un garçon sans attache, sans famille, aimant les voyages, un loup solitaire, aimant les grand-mères de surcroît ! Loup avait une sale tête qui faisait peur, mais, en fait, avec sa sale tête, il avait surtout l’air triste. C’est comme ça les loups solitaires c’est toujours triste …

Elle décide de partir et de devenir à son tour un Loup solitaire ; Loup l’accompagnera et permettra une réconciliation entre la fille et la mère, la mère et la grand-mère unies par un lien d’amour indéfectible mais fragile….

Un très beau texte qui évoque les relations humaines et familiales devenues difficiles à force de négligences, d’inattention… Cette version modernisée et contemporaine du « Petit Chaperon rouge » propose un parcours initiatique pour grandir à tous les âges de la vie.

 

Intérêts pédagogiques :

 

  1. Les similitudes avec «  Le petit Chaperon rouge »
  2. L’analyse des personnages 
  3. L’amour entre les trois femmes
  4. Les préjugés

 

Extraits :

On dit que la cité-Forêt est pleine de dangers

Ce que j’aime avec Louise c’est que l’on peut se parler de tout.

On se dit des choses importantes.

Des choses de la vie et de la mort.

Les autres adultes font toujours des manières, comme s’ils détenaient tout un tas de secrets. Ils prennent des airs mystérieux et disent : « tu comprendras plus tard » Louise dit que ça n’existe pas, plus tard, qu’il ne faut pas croire qu‘il y a un âge où on comprend tout, soudain, comme par magie.

Ce serait plus simple d’être libre de choisir comme on veut mourir… 

 

Pour en savoir plus :

Extraits mise en scène de Carole Thibault :

SÉLECTION TROISIÈME/SECONDE

 

  •  Catherine Benhamou, Romance, éditions Koïné, 2019

Romance

« Ce qui peut aider un jeune à trouver sa place dans la vie c’est son pouvoir de rêve, vous votre problème c’est que vous n’avez pas de rêves » Cette invective suscite la colère de Kaab et de Jasmine : « mon rêve c’est à moi, je ne vais sûrement pas vous en parler, en plus ça pourrait donner l’idée aux autres, alors ils auraient vite fait de me le piquer mon rêve, ils m’ont déjà piqué mon portable » Pourtant, à compter de ce jour, elle décidera de réaliser son grand projet. Un rêve pour Jasmine qui la mènera ailleurs, hors des murs de la cité. Pour le réaliser, elle a pioché sur Internet celui avec qui elle entrera dans l’Histoire. Ce garçon fiché S donnera au rêve de Jasmine une couleur… Sombre et désespérante, mais impossible de reculer… « Elle a pensé à lui dire de rembobiner, de repartir dans l’autre sens… Mais non elle en avait trop dit sur internet, parce que sur internet, on en dit toujours trop, c’est facile, c’est comme un jeu… ».

Cette pièce révèle avec force et émotion comment, dans une grande confusion, le besoin de rêve et de faire bouger les choses de certains jeunes, s’ancrent à des réalités virtuelles, à des préfabriqués d’illusions…Tenaillés par l’envie d’avancer, d’exister, de prendre leur revanche sur un système qui leur renvoie une image figée, négative de ce qu’ils sont, ils s’égarent, se perdent et s’abandonnent ….parce qu’il est alors trop tard pour reculer….

Dans ce long monologue de l’amie de Jasmine où l’on entend différentes voix, le lecteur découvre une descente aux enfers…

 

Extraits :

On est en train de s’habituer à ne pas exister c’est grave, à force d’être invisible on va disparaître, on va s’effacer, il faut faire quelque chose, n’importe quoi du moment que ça bouge. Celui que je trouverai il sera d’accord pour le Grand Projet…

 

Et elle qu’est-ce qu’elle se croit à nous mater du haut de son indifférence, c’est que de la ferraille, quoi d’autre, un grand tas de ferraille, j’aurais pas fait grand-chose dans ma vie mais ça je veux le faire, je veux pas tout faire sauter, non, ce que je veux c’est juste la faire pencher 

 

On se met à croire que c’est un Grand Projet alors quand tout est bloqué pour que ça bouge, on fait une erreur juste un peu plus grosse que les autres

 

La menace c’était avant, le problème avec les menaces c’est qu’elles ne disent pas leur nom et c’est pas toujours facile de les reconnaître ; Qu’un rêve puisse devenir une menace, qu’un garçon qui vous aime puisse être une menace, qu’avoir des yeux en amande et des cheveux qui tombent en cascade, dans certains endroits, puisse être une menace, ça on n’y pense pas. 

 

 

En savoir plus :

 

Entretien avec Catherine Benhamou 

- Écrire pour être entendu, est-ce que cela implique une langue plus orale, plus parlée ? Quelles sont les particularités de l’écriture théâtrale ?

Catherine Benhamou : Je ne pense pas qu’il faille rechercher une langue parlée quand on écrit pour le théâtre. On peut parler n’importe quelle langue, même du Racine qui est le contraire d’une langue parlée. Et à contrario, même lorsqu’il aborde une langue très quotidienne, l’acteur doit faire ressortir son rythme, sa poésie, son souffle. Quand ont dit langue parlée il s’agit souvent de la langue qu’on entend à la télé ou dans les films. Mais écrire comme on parle dans la vie ce n’est pas si facile. Si vous observez la façon dont les gens s’expriment, souvent ce n’est pas du tout naturel, il y a des répétitions, des tics de langage, des silences, des logorrhées etc. C’est toute une partition musicale. Chacun possède son propre rythme et débit. C’est tout cela qu’il faut rechercher, parce qu’au théâtre c’est la langue qui définit le personnage.

 

- Le dialogue écrit pour le théâtre, est-il différent de celui d’un roman ?

Catherine Benhamou : Oui, c’est très différent, même si maintenant de nombreux romans vont vers l’oralité. D’ailleurs, il est fréquent de voir ces romans adaptés pour la scène. Mais le dialogue dans un roman est porté par la narration, il est encadré par elle. Le dialogue au théâtre doit tenir debout tout seul. Il n’a comme soutien que la dramaturgie.

 

  • Jalie Barcilon, Tigrane, L’Harmattan, 2019

Tigrane

Isabelle, professeure de lettres est interrogée sur la disparition d’un de ses élèves Tigrane. Ce dernier est en CAP soudure comme son père et son grand-père. Or, avec son enseignante de français, il découvre, la poésie, l’art, la peinture et selon elle, il a des capacités ! En revanche, son père alcoolique ne cesse de le rabaisser, brisant ses rêves et ses envies. Isabelle s’efforce de lui donner confiance tandis que la communauté éducative et l’ensemble de la société le condamne et la condamne. Amoureux de sa professeure de français, Tigrane devra cependant, seul, dessiner et trouver sa voie.

Sous la forme d’une fiction théâtralisée, l’auteure trace le portrait de cet adolescent désabusé, enfermé dans un carcan que libère une enseignante idéalisée. La pièce montre qu’il est difficile de prendre en compte la souffrance de certains jeunes, qui ne sont pas dans la norme ; le dialogue sensible et émouvant et les thématiques du texte ne manqueront pas de séduire les lecteurs collégiens et lycéens.

 

Pistes pédagogiques :

 

  1. L’art et l’expression personnelle
  2. Le rôle du père
  3. Se découvrir, se représenter, se construire
  4. L’éducation

 

Extraits :

« ...sans l’art, on pourrait mourir de trop de vérités » Nietzche

Isabelle : la poésie sert à nier notre néant

Tigrane : moi je vois dans derrière les soleils et ce que je vois n’est pas très beau…

Paul valéry : écrire c’est tenter d’exprimer les cris, les larmes, les baisers, les caresses, les soupirs….

Tigrane : pour le dessin ça sert à faire du lien entre la réalité et ce qui est à l’intérieur de moi ; c’est une échappatoire.

 

  • Joséphine Chaffin, Midi nous le dira, Éditions Espaces 34, 2019

Midi nous le dira

Nadja Kermarrec, 18 ans, passionnée de football attend le résultat de la commission pour une sélection, pour la prochaine coupe du monde du football féminin. A midi elle sera fixée. Pour combler cette attente terrible, elle réalise une vidéo pour son « future self «, dans 10 ans. Elle livre dans cette « capsule temporelle » son enfance, le début de sa passion, les difficultés, sa détermination et les mots de la « langue des femmes » se transmettant de génération en génération…les mots de son arrière-grand-mère faisant son footing la nuit : « elle avait élu le silence, les étoiles, de quoi exsuder tout le quotidien harassant morne à vomir »,les mots de sa grand-mère: « je t’interdis de renoncer » ;  une belle lignée de femmes qui encouragent Nadja à persévérer et à ne pas voir le monde « depuis les coulisses ».

 

L’écriture de Joséphine Chaffin est d’une grande richesse, sensibilité et poésie. Un texte aux teintes diverses évoquant, tour à tour, le premier contact avec un ballon de foot en passant par les sensations sur un terrain de foot jusqu’à l’héritage en mots des femmes de la famille, les pensées de Nadja et le droit de choisir pour toutes les femmes ; le tout dans un rythme tonique et haletant… Le texte est parfaitement ciselé, accrocheur...

Un vrai plaisir de lecture !

 

Intérêts pédagogiques :

 

  1. Les droits des femmes ; le droit de choisir
  2. Se construire
  3. Le « self future » : écriture de soi pour dans 10 ans

Extraits :

Je suis enfermée depuis 18 jours dans une arène avec la peur et l’espoir mes deux fauves à moi qui m’aiment tant qu’ils sont toujours à deux doigts de m’écailler la peau, alors je lutte résiste  je les repousse….

Ça s’appelle une capsule temporelle. On s’envoie à soi-même dans le futur un témoignage de son présent et de ses attentes, pour qu’une fois le message reçu, dans plusieurs années, on mesure le chemin parcouru, on fasse un point sur sa vie…

D’habitude tenir un journal intime ce n’est pas ma came, en plus là sur youtube on te conseille d’être aimable et divertissant pour valoriser l’image que tu recevras de toi des années plus tard, manquerait plus que je doive me tenir à carreaux pour faire plaisir à une inconnue qui n’existe pas encore et qui s’avère être moi, non mais la blague, je n’ai pas le temps d’essayer de me duper moi-même…

Je ne m’ennuie même pas. Je suis habituée à me loger dans du rien…

En 2027, est-ce que ça a changé, rien qu’un peu ? Est-ce que tu peux marcher dans la rue sans que les regards te bouffent comme des sangsues, est-ce que tu peux jouer au foot sans faire scandale, est-ce que tu peux aimer sans te justifier, est-ce que tu peux faire ce que tu veux, juste ce que tu veux sans t’expliquer ni t’excuser ?...

 

Ma petite Nadja,

Ces quelques mots de ma grand-mère sont pour toi

C’était une vieille femme parlant à une petite fille et maintenant la petite fille est une vieille femme parlant à une petite fille

Je transmets

Ces mots

Comme des galets que le temps a polis sans égratigner leur fraicheur, ces mots qui méritent de traverser les âges vieillir avec la mer et de mère en fille de femme à femme peser un peu dans la paume de celles qui les reçoivent

Leur faire sentir qu’elles existent et que quelqu’un dans le passé, une inconnue, a pensé à elles

A imaginé ce que serait leur vie dans l’avenir, ce que serait une vie de femme

Ma grand-mère m’a donné ces mots comme on lègue un bijou une maison une fortune

Ils ont été au chevet de toutes mes nuits

Toute ma vie

Et c’est mon tour de te les donner

Ça ne te payera pas des crampons neufs ou des protège-tibias de compétition

Mais peut-être que ça emplira les manques, les jours sans, et aussi tes poumons de souffle comme les mots ont empli les miens-tu sais comme j’ai aimé lire

Et je sais que toi qui sais si bien en jouer tu sauras les recevoir, ces mots-là

Ceux de ma grand-mère à moi

C’est ton héritage ma fille

Veilles-y et n’oublie pas… 

  • Ahmed Madani, J’ai rencontré Dieu sur facebook, Actes Sud-Papiers, 2019

j'ai rencontré Dieu sur Facebook

Nina, 16 ans vit seule avec sa mère Salima, divorcée, professeure de Français dans une banlieue. Toutes deux s’aiment et pourtant quelques points de désaccord naissent. Salima revenant de l’enterrement de sa mère en Algérie, explique la lutte et le combat pour assumer la vie qu’elle a choisie, loin des diktats de la religion et du carcan imposé par les hommes. Elle a élevé sa fille avec des valeurs d’émancipation. Quant à Nina, elle est désemparée depuis la mort accidentelle de son amie Kim. Surfant sur les réseaux sociaux, elle fait la connaissance d’Amar qui lui donne l’illusion d’exister et de compter. Il lui propose mariage et départ vers la Syrie. Salima, déconcertée et totalement démunie de voir sa fille se métamorphoser, reniant ses propres combats, découvre la grotesque machination.

Le texte aborde les problèmes de radicalisation, démonte les mécanismes d’embrigadement. Ahmed Madani fait le choix de dénoncer cette manipulation en imaginant une mascarade, orchestrée par un ancien élève de Salima, désoeuvré et meublant son néant par cette supercherie.

 

Le texte raconte aussi la force des liens transmis de génération en génération. L’auteur déploie dans son théâtre l’art du dialogue simple, épuré qui dit les tensions, les déchirements sans emphase mais totalement incarnés

 

Intérêts pédagogiques :

 

  1. Dénoncer les dérives religieuses
  2. Les droits des femmes
  3. La transmission intergénérationnelle.

En savoir plus :

 

Un bel article Sarah Franck 

  • Lait noir ou voyage à Auschwitz de Holger Schober, traduit de l’allemand par Laurent Muhleisen,  Éditions Espaces 34, 2018

Lait noir

Thomasz, policier d'origine polonaise, interroge Thomas, jeune adolescent allemand de 16 ans, crâne rasé, refusant de parler. Pourtant, peu à peu une communication se nouera et tout au long de cette confrontation, chacun révélera à l'autre ses blessures et ses fêlures. Thomas se sentant profondément seul, s'est lié d'amitié avec Dieter, seule personne lui accordant de l'attention, l'entrainant cependant dans la xénophobie et l'homophobie. Thomas ouvre les yeux après avoir découvert le camp d'Auschwitz : « A l’école tu n'apprends que ça des chiffres, mais tu n'apprends pas ce qu'ils signifient ». Il renie alors son identité allemande et fugue.

 Quant à Thomasz, on comprend, à travers le journal de sa grand-mère Marika, lu par Isabella, sa fille, les raisons qui le porte vers une défiance et des  désillusions : « non je crois que je hais les allemands uniquement parce que je hais les gens en général parce que je ne m'aime pas moi-même ».

Le texte est magnifique, un dialogue précis, épuré ... Une grande partie est rédigée en anglais, relativement simple. Le devoir de mémoire, les préjugés, les réparations des traumatismes sont les thèmes abordés avec une écriture qui va à l'essentiel, laissant émerger des prises de conscience désabusées mais non résignées, laissant place à la réparation et à la construction.

 

Intérêts pédagogiques :

  1. Nécessité du travail de mémoire.
  2. L'évolution des personnages : perceptions et préjugés.
  3. Le passé et ses traumatismes
  4. Le secret de famille croisant l’Histoire

Extraits :

C’est ne rien faire qui est le pire…

En tout cas, avant moi, je m’y retrouvais mieux. Je connaissais mon chemin. Aujourd’hui, je cours dans tous les sens, sans même savoir où je veux aller…

 

En savoir plus :

Articles de presse :

Entretien avec le traducteur sur la pièce :

 

Téléchargez la sélection complète des textes sélectionnés ICI


CONTACT : fanny@le-pole.fr

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